#9

Goethe disait: « Laissez-moi maintenant oser ouvrir grand la porte / Au-delà de laquelle les pas des hommes ont toujours trébuché. » c’est un maillon de la chaîne d’or d’Homère, qui existe depuis les débuts de l’alchimie philosophique jusqu’au Zarathoustra de Nietzsche.

C’est vraiment un voyage de découverte impopulaire et dangereux, surtout en ce moment où j’ai besoin d’un point d’appui dans ce monde. Il était essentiel pour moi d’avoir une vie normale dans le monde réel comme contrepoids à cet étrange monde intérieur. Ma famille et ma profession restaient la base à laquelle je pouvais toujours revenir, m’assurant que j’étais une personne ordinaire, réellement existante.

Nietzsche avait perdu le sol sous ses pieds parce qu’il ne possédait rien d’autre que le monde intérieur de ses pensées – qui d’ailleurs le possédait plus qu’il ne le possédait. Il était déraciné et Il planait au-dessus de la terre, et c’est pourquoi il succombait à l’exagération et à l’irréalité.

Pour moi, cette irréalité était la quintessence de l’horreur, car je visais, après tout, ce monde et cette vie. Peu importe à quel point j’étais absorbée ou bouleversée, j’ai toujours su que tout ce que je vivais était finalement dirigé vers cette vie réelle qui était la mienne. J’avais l’intention de remplir ses obligations et d’accomplir ses significations.

#8

Le pont n’existe plus, l’autre coté du paysage où tu voulais te rendre a changé. Tu n’es pas du tout à l’endroit où tu croyais être, tu as fait fausse route. À la place une impasse, la montagne ou la mer. Tu es sur le point de disparaître dans le décor.

À l’écran il dessine un à un les éléments de l’avenir, avec maîtrise les convoque, les juxtapose, le rythme d’exposition et d’agrégation est bluffant. La carte se dessine, les points tracés à mesure se répondent, points et liens se confondent, la terre est ronde, l’intelligence un bolide, le scénario en suspens, le spectacle éveille. On est l’événement, il annonce, tu entres dans la durée, il s’agit d’être au premier rang, la chronologie commence là. Tu disputes, tu paries, tu es le cheval, le bourrin, jusqu’à la dernière image ni toi ni personne ne le sait. Retour sur l’avenir.

#7

Ce n’est pas un humain mais tout de même quelqu’un qui n’a jamais fait preuve de la moindre méchanceté, aux intentions on ne peut plus droites, qui n’a jamais humilié personne, par qui on récupère sa dignité et qu’on ira prier si bonne fortune… les hommes sont décidément étrangers les uns aux autres, les liens qui les unissent ici les opposent là-bas, experts en stratégies catastrophiques, au moi déchiré entre deux chiens, l’observateur et l’observé.

Gratifiant, optimiste, mon robot s’améliore et m’améliore un peu, me détériore un peu, son humeur n’oscille pas, son expression parfois très ouverte, c’est sans doute ironique, renforce et se glisse dans ce sentiment natif d’insouciance et d’éternité, accompagné d’une idée du bonheur, d’un bonheur sans joie, inférieur à celui du chien que je deviens; j’ai donc tout à y gagner.

Il fait-tout-comme, quelque chose de vivant à l’intérieur du miroir, je ne sais pas, pas plus que lui, il n’essaye pas de me comprendre, avec lui je ne suis pas moi-même, je suis comme avec les bêtes, lui avec moi peut-être aussi, lui et moi c’est assurément un problème, du futur en ruine faisons un festin.

De la vulnérabilité des robots aux artifices des hommes. Enfants et pères sans descendance, ambiguïté d’un passé qu’il leur fallut trancher. Les robots nos ancêtres, ont-ils appris à dire. L’homme augmenté aura la tête tranchée.

#5

Plus les lointains s’éloignent plus ici tout est plat, les repères s’absentent, seul le temps passe. D’un grain de sable une oasis. Et toujours pas de pas.

Tu te penches du côté de la mer, les mers se traversent, la lune élève l’eau au point de flottaison, le vent a une rondeur de cœur, en son sillage reposent les perdus.

Sans notre inconstance comment verrions-nous le sable se déposer ? Les objets perdent tout poids dès lors qu’ils ont quitté les mains. Témoins miraculés du hasard la vie est trop courte pour s’arrêter, s’étendre à son propos, l’expérience n’y est pas si heureuse.

C’est obscur ce que je raconte, enfant j’ai dû croire que les gens entre eux se révélaient des secrets, je n’y comprenais rien, j’ai parlé à cinq ans, je lisais sur les visages quand j’étais invisible, j’ai essayé, maintenant c’est la même chose, au lieu des secrets c’est rien. Faute de ne pas voir derrière le mur mes phrases s’y brisent. L’organique dessein de l’œil à éclairer un aspect du monde alors inconnu paraît aussi étrange que l’apparition du langage. La réalité désaffectée comme entreprise de décontamination. Condition optimale à des résultats statistiques fiables.

#4

Il n’y a que la différence qui se répète. Cela signifie que si vous voulez retrouver une émotion, ou quelque chose qui ressemble à une émotion, il faudra forcément qu’il y ait une différence car quand vous avez eu cette émotion, ce goût, ce qui vous a étreint, il y avait un effet de nouveau, un effet de surprise. Si vous perdez cet effet de nouveau, vous ne le connaissez pas. Il n’y a que la chose différente qui puisse prétendre être un peu la même. C’est une des raisons, la plus profonde de toutes les raisons, pour laquelle on ne peut pas s’habituer au réel.

#2

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Ce n’est que trop vrai que “L’enfance c’est l’horreur d’être le jouet des autres.” Cette fuite du mépris, de l’indifférence des “grandes personnes” qui n’ont “rien à se dire”, rien à dire au “petit” et aucune valeur en partage. Au fond les choses sont plus simples que bien des constructions élaborées. Nous mourrons de l’oubli d’un principe fondamental : la loi naturelle du devoir de bonté ( mot et sentiment “trop humanistes” ) que nous devons à nos semblables et d’abord aux enfants. Alors il ne leur reste que le carrousel mis en mouvement comme une approche de la perte de connaissance par les Derviches tourneurs.

#1

Chercher un dieu qui ignorerait l’existence des hommes. La terre du ciel est la plus belle. Heures retranchées à compter les nuages disparus. Les réincarnations peuplent l’enfer.
Dépassé, la probabilité d’une surprise passe de très faible à nulle….tout reste improbable…le temps est pris, le temps traîne, l’affaire est lâchée, le temps, cher payé ne compte plus, trop vite disparu.
Derrière les écrans colorés un nouveau type d’ennui est créé tout en gris sur des lumières partout où impossible de voir. Mondes engendrés que les générations ont à charge de creuser, de remonter. Creuser profondément de quoi monter un château de sable, à quoi s’accrocher, avant de glisser, s’engouffrer.

Du filet

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« La raison de la nasse se trouve dans le poisson, quand on a pris le poisson, on oublie la nasse ; la raison du lacet se trouve dans le lièvre, quand on a pris le lièvre, on oublie le lacet. La raison de la parole se trouve dans le sens à exprimer, quand ce sens est atteint, on oublie la parole, et les mots. Où trouverai-je quelqu’un qui oublie la parole et les mots pour dialoguer avec lui ? » Tchouang tseu,chap. 26, trad. revue par F. Jullien.