L’aphasique

Tombant, le plus lourd réunit
l’apesanteur libère
au bout de quoi nous nous dispersons
À nos destinations d’infortune.

la paroi qui était familiere
defait les jours un à un
l’aphasique attend dans le plus complet dénuement
Les mots étant usés
Les antonymes gelés
soustraient les mots de la langue.

Non il n’y a plus rien au fond de la logorrhée
Discussion interminable
où aucun mot n’est à sa place
et les corps qui encombrent désormais toute la place.

Derniers tests de la voix
suite de vibrations qui modèlent le réel
et les mots qui tout de suite déraillent.

Dans la fièvre des jours
l’aphasique regarde les autres plonger
le plus courant le plus triste des spectacles
le plus inutile
Leur réussite fut totale
l’avenir muselé était déjà mort à leur pieds.

Toute la journée à éplucher la même pomme pas mûre
Rassuré de planter son bâton au milieu de la brume allant s’épaississant
La nuit dernière
un rêve de paquebot en naufrage
les containers remplis de carcasses de baleines
À la lune absente des rêves orphelins
la nuit d’automne renverse et avale la mer.

Quand le monde devient plus simple
la tristesse s’avance
remonte
alors vraiment le monde devient plus simple
sa fixité est enivrante
tant de choses à disposition
pendant que tant d’autres choses arrivent encore.

Arrêt imprévu au terme improbable
Après exploration alentour (rien ne diffère)
et tergiversations reste encore le temps d’apprendre
reprendre les étapes
prendre acte
mais déception encore
tout était déjà su.

Il nous a été si pénible de nous arracher
que l’illusion seule suffit
Nous aurons vécu pour ça
Inamovibles gardiens de l’ordre
derniers remparts
légendes et faux-souvenirs
soulagent un peu du passé.

Mes espaces sont fragiles

“J’aimerais qu’il existe des lieux stables, immobiles, intangibles, intouchés et presque intouchables, immuables, enracinés ; des lieux qui seraient des références, des points de départ, des sources …

Mon pays natal, le berceau de ma famille, la maison où je serais né, l’arbre que j’aurais vu grandir (que mon père aurait planté le jour de ma naissance), le grenier de mon enfance empli de souvenirs intacts…

De tels lieux n’existent pas, et c’est parce qu’ils n’existent pas que l’espace devient question, cesse d’être évidence, cesse d’être incorporé, cesse d’être approprié. L’espace est un doute : il me faut sans cesse le marquer, le désigner ; il n’est jamais à moi, il ne m’est jamais donné, il faut que j’en fasse la conquête.

Mes espaces sont fragiles : le temps va les user, va les détruire : rien ne ressemblera plus à ce qui était, mes souvenirs me trahiront, l’oubli s’infiltrera dans ma mémoire, je regarderai sans les reconnaître quelques photos jaunies aux bords tout cassés. Il n’y aura plus écrit en lettres de porcelaine blanche collées en arc de cercle sur la glace du petit café de la rue Coquillière : “ Ici, on consulte le bottin “ et ” Casse-croûte à toute heure”.

L’espace fond comme le sable coule entre les doigts. Le temps l’emporte et ne m’en laisse que des lambeaux informes…

Ecrire : essayer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes.” G. Perec.

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The tradition is to eat a new fruit at Roch Hachana. I did it for many years, but this year particularly it has a real meaning for me. For months I thought I wanted back what I lost but this beautiful tradition made me understand that what I really want is new possibility, which is everything that Rosh Hashana represents — the opportunity to re-create ourselves every year.

 Diaphanous

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” A naive missionary of the Middle Ages even relates that, in one of his journeys in search of the Paradise on earth, he reached the horizon where the Sky and the Earth meet, he found a certain point where they were not welded, where he passed, bending his shoulders under the cover of the heavens. […] 
What is this blue that certainly exists, and whose veil hides the stars from us during the day? “. 

L’espace nourricier.

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Un jour.

Un jour, bientôt peut-être.

Un jour j’arracherai l’ancre qui tient mon navire loin des mers.

Avec la sorte de courage qu’il faut pour être rien et rien que rien, je lâcherai ce qui paraissait m’être indissolublement proche.

Je le trancherai, je le renverserai, je le romprai, je le ferai dégringoler.

D’un coup dégorgeant ma misérable pudeur, mes misérables combinaisons et enchaînement « de fil en aiguille ».

Vidé de l’abcès d’être quelqu’un, je boirai à nouveau l’espace nourricier.

Henri Michaux

Dégoût des mots

Les gens sont en effet las d’entendre parler. Ils ont un profond dégoût des mots. Car les mots se sont interposés devant les choses. L’ouï-dire a absorbé l’univers. Les mensonges infiniment complexes de l’époque, les mensonges rancis de la tradition, les mensonges des administrations, tout cela est posé sur notre pauvre vie comme des myriades de mouches mortellement pernicieuses. Nous sommes en possession d’un affreux procédé pour étouffer entièrement la pensée sous les concepts. Il n’y a quasiment plus personne en état de se rendre compte de ce qu’il comprend et ne comprend pas, de dire ce qu’il éprouve n’éprouve pas. […] l’enchaînement fantomatique des mots triomphe de la force oratoire native des hommes. Ils parlent alors constamment comme des « rôles », dans des sentiments illusoires, des opinions, des convictions qui font illusion. Ils parviennent carrément lors des propres événements de leur vie à être constamment absents. Hugo von Hofmannsthal

Dans la maison du solitaire

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Sa maison, un amoncellement de meubles aux portes sans accès. Les coïncidences muselées, les mains toujours croisées afin de ne rien souiller. Pourtant le corps vieilli plus vite que les objets endormis sur eux-mêmes, annulant l’avenir. La place vacante laissée par l’être cher disparu s’est encombrée d’objets, sans fonction, creusant un petit abîme. On y habite le monde comme sa maison : immobile. Pourtant les espaces sont fragiles, le temps va les user et les détruire.

Pray to the birds

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Love every leaf… Love the animals, love the plants, love everything. If you love everything, you will perceive the divine mystery in things. Once you have perceived it, you will begin to comprehend it better every day, and you will come at last to love the world with an all-embracing love. Love the animals: God has given them the rudiments of thought and untroubled joy. So do not trouble it, do not harass them, do not deprive them of their joy, do not go against God’s intent. Man, do not exalt yourself above the animals: they are without sin, while you in your majesty defile the earth by your appearance on it, and you leave the traces of your defilement behind you — alas, this is true of almost every one of us! …(…)… My young brother asked even the birds to forgive him. It may sound absurd, but it is right none the less, for everything, like the ocean, flows and enters into contact with everything else: touch one place, and you set up a movement at the other end of the world. It may be senseless to beg forgiveness of the birds, but, then, it would be easier for the birds, and for the child, and for every animal if you were yourself more pleasant than you are now. Everything is like an ocean, I tell you. Then you would pray to the birds, too, consumed by a universal love, as though in ecstasy, and ask that they, too, should forgive your sin. Treasure this ecstasy, however absurd people may think it. Dostoyevsky